
Dézaley Chemin de Fer : l’histoire d’un grand cru de Lavaux né au bord des rails
Au pied des terrasses du Dézaley, là où la vigne descend presque jusqu’au Léman, une parcelle porte un nom singulier. Le Dézaley Chemin de Fer, cuvée emblématique de La Maison Massy, raconte à lui seul huit siècles de viticulture en Lavaux, l’arrivée du rail sur les rives du lac et l’obstination d’une famille de vignerons. Remontons le fil de cette histoire.

Albert Massy, un destin qui ne menait pas à la vigne
Rien ne prédestinait Albert Massy à devenir vigneron. Né en 1876 à L’Orient, dans la Vallée de Joux, huitième d’une famille de onze enfants, il étudie à Frauenfeld puis rejoint l’entreprise familiale de pierres d’horlogerie. Il se perfectionne à Stuttgart, avant de partir trois ans dans un comptoir colonial en Sierra Leone. Le paludisme finit par le ramener au pays.
En 1903, il entre dans un commerce de vins à Epesses. Cette année marque le grand tournant de sa vie. Il épouse Julienne Mégroz, fille du village, acquiert peu à peu ses premières parcelles, fonde son propre commerce et s’installe au Clos du Boux. Ensemble, ils posent les bases d’une lignée de vignerons qui compte aujourd’hui quatre générations.

L’origine du nom Dézaley Chemin de Fer
La cuvée tire son nom d’une parcelle située tout en bas de la pente du Dézaley. C’est ici que la vigne reçoit le plus de chaleur : le soleil direct, celui que renvoie le lac et celui que restituent les murs de pierre à la tombée du jour. Un emplacement de choix, que le chemin de fer est venu bousculer.
Une partie de la vigne a en effet été expropriée pour laisser passer la ligne ferroviaire qui longe le Léman fin du 19ème siècle. Albert Massy négocie alors le droit de continuer à y produire du vin et replante chacune des parcelles restantes. Aujourd’hui encore, on vendange le long de la voie ferrée, au rythme des trains qui filent entre vignes et lac.
De cette histoire est née une cuvée devenue le vin phare du domaine. Le Dézaley Chemin de Fer incarne le lien entre un terroir d’exception, la mémoire de Lavaux et l’esprit d’entreprise de la famille Massy.

Le Dézaley, berceau du vignoble de Lavaux
Pour comprendre ce vin, il faut remonter au XIIe siècle. En 1141, l’évêque de Lausanne Guy de Maligny donne ces coteaux incultes aux moines. Les cisterciens de Hautcrêt défrichent l’ouest dès 1141, ceux de Montheron l’est dès 1142, tandis que les prémontrés d’Humilimont s’attaquent au nord à partir de 1148, donnant naissance au Dézaley de Marsens. Pierre après pierre, les moines façonnent le paysage en terrasses qui fait aujourd’hui la renommée de Lavaux. Depuis, la vigne n’a jamais cessé d’y être cultivée.
Les abbayes restent propriétaires jusqu’en 1536. Berne reçoit alors le domaine de Hautcrêt, appelé Dézaley d’Oron, et Lausanne celui de Montheron, connu sous le nom de Clos des Abbayes. Sous la domination bernoise, le vin prend la route de Berne. En 1803, Lausanne rachète Hautcrêt, rebaptisé Clos des Moines en 1912.
Entre le XVIIIe siècle et 1839, après une période d’abandon aux XVe et XVIe siècles, les parchets sont reconstruits en terrasses soutenues par des murs de pierre. Quant au nom « Dézaley », il ne s’impose qu’au début du XXe siècle. On parlait auparavant de Dézaley d’En Haut, d’En Bas ou de Hautcrêt.
Un terroir unique, protégé par l’AOC Dézaley Grand Cru
Le Dézaley s’étend sur environ 54 hectares au cœur de Lavaux, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2007. La pente y atteint par endroits 100 %, soit 45 degrés. Les études de sol l’ont confirmé : avec ses moraines posées sur la molasse, ce terroir est unique dans le canton de Vaud.

Ici, la vigne profite de trois soleils. Les murs, véritables jardinières géantes, permettent à chaque cep de recevoir la lumière jusqu’à son pied, sans l’ombre de ses voisins. Le lac renvoie la chaleur, les pierres la restituent. Puis un vent sec balaie le coteau, assèche les vignes et rafraîchit les ceps à la nuit tombée. Cette alternance de chaud et de froid magnifie les arômes du raisin et donne naissance à de très grands vins, protégés par une AOC Grand Cru.
Le prix de l’excellence
Cette qualité a un coût. Il faut sans cesse entretenir cette terre qui plonge dans le Léman et reconstruire les murs érodés par le temps. Dans ces parcelles escarpées et difficiles d’accès, le travail du vigneron se fait le plus souvent à la main. Un labeur exigeant, que les vins du Dézaley récompensent largement.
Au pied de la pente, entre rails et Léman, le Dézaley Chemin de Fer prolonge depuis plus d’un siècle l’héritage d’Albert Massy. Un grand cru de Lavaux qui se déguste comme on tourne les pages d’un livre d’histoire.
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